dimanche 16 décembre 2012

Au Rat Mort

Article mis à jour le 20 octobre 2015
En cabinet particulier ou Au Rat Mort - Henri de Toulouse-Lautrec (1899) [1]
AU RAT MORT, CABINET 6...
Drame en un acte de Pierre CHAINE [2] et André de LORDE, représenté pour la première fois sur la scène du Théâtre du Grand Guignol [3] le 2 mai 1908.

PERSONNAGES :
LE GÉNÉRAL GRÉGORFF, 50 ans, grand, fort, favoris roux, crâne dénudé, figure bestiale, décoré de la rosette de la Légion d'honneur.
LE COMTE DE LUTZI, 45 ans, distingué, décoration étrangère, barbe et cheveux grisonnants.
VICTOR, 40 ans, tenue très soignée de maître d'hôtel de grand restaurant, très obséquieux de ton et d'allure.
UN GARÇON, 25 ans.
PREMIER AGENT, agent de la Sûreté, en civil.
DEUXIÈME AGENT, agent de la Sûreté, en civil.
LÉA, 18 ans, jolie, douce, distinguée, élégante, toilette très décolletée.
ALICE, 30 ans, belle fille, très «grue», toilette tapageuse, également très décolletée.

Un cabinet particulier du célèbre restaurant de Montmartre, place Pigalle.
Table au fond. Contre le mur, divan circulaire entourant la table. Porte à gauche 1er plan. Près de la porte, une chaise. Cheminée au fond, à gauche, entre la porte et la table. Desserte dans le fond à droite. Fenêtre entre la desserte et la table. Entre cette desserte et la fenêtre, un fauteuil. Par la fenêtre ouverte arrivent les bruits assourdissants de la fête de Montmartre.

SCÈNE PREMIÈRE

VICTOR, entrant, pendant que le garçon est en train d’arranger le couvert.
Eh bien ! c'est prêt, cette table ?

LE GARÇON
Bientôt, monsieur Victor...

VICTOR
Dépêchons... dépêchons...

LE GARÇON, arrangeant les fleurs.
Je me dépêche... c'est que j'ai eu à préparer le 4.

VICTOR, apercevant les fleurs sur la table.
J'avais recommandé : pas de fleurs... jamais de fleurs !... Ça donne mal de tête à Son Excellence...

LE GARÇON
J'savais pas... on m'a pas dit...

VICTOR
Mais si, on vous a dit... Voyons, enlevez tout... même ça !...
Il prend les fleurs qui sont sur la table et sort les porter en coulisse.
Et puis, fermez cette fenêtre, on ne s'entend plus ici.
Le garçon va fermer la fenêtre. Les bruits cessent aussitôt.

LE GARÇON
Ça nous fait du tort, celte fête !

VICTOR, en revenant.
Je vous crois... tout ce sale populo !.. ça éloigne les gens chics...

LE GARÇON, continuant de ranger.
Dites donc, monsieur Victor, qui c'est-y ce type que vous appelez : « Son Excellence » ?

VICTOR, l'aidant à arranger le couvert.
C'est le général Grégorff... le fameux général russe.

LE GARÇON
Celui dont on tant parlé dans les journaux ?...

VICTOR
Lors des troubles de Moscou... oui, mon ami...

LE GARÇON
C'est ce cochon qui faisait fusiller les femmes et les enfants, dans les rues, sous prétexte de rétablir l'ordre ?...

VICTOR, très digne.
Dites donc, mon ami, ménagez vos expressions... c'est un client !...

LE GARÇON
Il vient souvent ici ?...

VICTOR
Presque tous les soirs...

LE GARÇON, riant.
Il aime la femme ?...

VICTOR
Oui... plutôt...

LE GARÇON
Et il est généreux ?...

VICTOR, allant chercher sur la cheminée un des deux seaux à glace qui y étaient placés au lever du rideau et le mettant sur la table.
Tu parles !... Ah ! il en a laissé de la galette ici !... Et des pourboires !...
Il fait claquer sa langue.
Seulement, faut que le service marche, autrement il gueule et il cogne...

LE GARÇON, stupéfait.
Non ?...

VICTOR, se tâtant l’épaule.
J'en sais quelque chose...

LE GARÇON
C'est une brute !

VICTOR
Un peu, mon neveu !...

LE GARÇON
Je plains ses domestiques.

VICTOR
Et ses maîtresses ! Quand il a bu, je ne vous dis que ça !... Ce qui s'en est passé ici !...
On entend en coulisse une sonnerie électrique. Victor sort vivement et rentre aussitôt.
C’est lui... Attention... Blaguons plus !...
Il se tient près de la porte, coudes au corps, dos au public, dans une attitude respectueuse.
Le garçon reste immobile devant le fauteuil, près de la desserte… Un temps…
Le général entre, pelisse, habit noir et cravate blanche… II fume un cigare.

SCÈNE II

LE GÉNÉRAL
Bonsoir, Victor.
Il passe devant Victor et vient se planter au milieu de la scène.

VICTOR, s'inclinant profondément.
Excellence...

LE GÉNÉRAL
Personne d'arrivé ?

VICTOR
Personne. Son Excellence est le premier.

LE GÉNÉRAL, riant.
Toujours le premier quand il s'agit de faire la fête !... Ah ! Ah !...

VICTOR, au garçon.
Justin, débarrassez Son Excellence...
Le garçon se tient derrière le général et l'aide à enlever sa pelisse.

LE GÉNÉRAL, en se débarrassant.
J'attends quelqu'un.

VICTOR, avec un sourire respectueux.
Mademoiselle Suzanne ?

LE GÉNÉRAL
Oh ! Suzanne, c'est fini... Non, c'est une nouvelle que je lance...
Au garçon, brutalement.
Fais donc attention, imbécile ! Tu me casses le bras...
Un temps…
Quelle heure est-il ?
Le garçon, après avoir retiré la pelisse du général, la garde sur son bras et vient se placer devant le fauteuil, attendant Ies ordres.

VICTOR, regardant sa montre.
Une heure dans cinq minutes, Excellence.

LE GÉNÉRAL
Elle ne va pas tarder... Victor, fais-moi servir à boire.

VICTOR
Du genièvre. Excellence ?

LE GÉNÉRAL
Oui.
Victor fait signe au garçon qui sort en emportant le pardessus.
Vous me tiendrez compagnie...
Il se rapproche de la desserte

VICTOR
Son Excellence me dit « vous », maintenant ?

LE GÉNÉRAL, riant.
Vous : toi et la bouteille.

VICTOR, souriant de la plaisanterie.
Ah ! très bien !...

LE GÉNÉRAL, s'asseyant dans le fauteuil.
Oui, Victor... j'ai trouvé une perle...
Le garçon entre et remet à Victor un plateau sur lequel se trouvent une bouteille de genièvre, un verre à liqueur et un autre plus grand ; puis il ressort.
Ravissante, mon cher !... une ligne ! et puis des cheveux... des cheveux d'or fauve... Elle en laisse toujours flotter une mèche sur le front...

VICTOR
La mèche pour allumer !...
Dès que le garçon lui a remis le plateau, il est venu le poser sur la desserte. Il se trouve devant le fauteuil, dos au public.

LE GÉNÉRAL, riant.
Ah ! Ah !... Et puis des yeux mauves... une bouche comme je les aime, toute petite...
Égrillard.
Trop petite, mon cher...

VICTOR
Son Excellence est très emballée !

LE GÉNÉRAL
Très !

VICTOR, la bouteille à la main.
Je sers Son Excellence ?...
Il le sert.

LE GÉNÉRAL, regardant ce qu'on lui verse.
Dans le grand... c'est ça... tu connais mes habitudes...
Il boit.
Ce qui m'attire en elle, c'est je ne sais quoi d'original... d'étrange... Avec ça, bonne fille, pas poseuse.
Il fait un signe et Victor lui reverse du genièvre.

VICTOR
C'est son intérêt.

LE GÉNÉRAL
Ça me change de toutes ces grues avec qui il faut faire des manières !...
Il boit.
En Russie, quand je voulais une femme, je l'envoyais chercher et on me la rapportait dans mon lit.

VICTOR
Où Monseigneur a-t-il trouvé cette perle ?

LE GÉNÉRAL
Rue de la Paix...

VICTOR, plaisantant.
C'est le quartier des bijoutiers !

LE GÉNÉRAL
Je l'avais déjà plusieurs fois rencontrée et suivie...
Il se lève et donne à Victor son chapeau qu'il a conservé sur sa tête. Victor va le poser sur la cheminée.

VICTOR
Et elle a marché ?

LE GÉNÉRAL
Elle marchera.
Un temps. Il regarde sa montre.
Je crois qu'elle ne s'embêtera pas ce soir, cette petite Léa !

VICTOR, revenant à la desserte.
Léa ?

LE GÉNÉRAL
C'est le nom de l'enfant.
Il prend son verre.
Verse, que je boive à sa santé.

VICTOR, versant.
Boire tant à sa santé, pourrait rendre malade son Excellence.

LE GÉNÉRAL, riant.
Tu crois ?
Il boit.

VICTOR
Monseigneur ne se rappelle pas l'état dans lequel il était mardi ?

LE GÉNÉRAL
Non...
Riant.
J'étais saoul ?

VICTOR, respectueux.
C'est-à-dire que Monseigneur ne savait plus ce qu'il faisait... Il n'a pas le vin gai... Heureusement que Monseigneur perd l'usage de ses jambes quand il a bu... sans quoi, je n'aurais pas l'honneur de lui parler en ce moment.

LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce que je t'ai donc fait ?

VICTOR
Monseigneur voulait m'étrangler... il ne me reconnaissait plus... Il m'appelait Yvan... il me traitait de crapule !

LE GÉNÉRAL, tendant son verre vide à Victor qui le prend et le repose sur la desserte.
Que diable vais-je chercher quand je suis saoul !...
Il fouille dans son gousset.
Ah ! je voulais t'étrangler...
Il lui donne un Louis.
Tiens, mon garçon...

VICTOR, après avoir empoché, très obséquieux.
Oh ! Excellence, ce n'était pas pour ça !...

LE GÉNÉRAL, dégageant à gauche.
Oui, je sais, je sais !... Mais celle petite n'arrive pas !

VICTOR
Monseigneur lui a donné rendez- vous ici ?

LE GÉNÉRAL
Oui, ici...
A ce moment, on entend une sonnerie en coulisse et l'on frappe presque aussitôt à la porte.

VICTOR, en passant devant le général et en se dirigeant vers la porte.
Monseigneur permet ?
Il ouvre la porte, le garçon entre sur le seuil et lui parle à voix basse.

LE GÉNÉRAL, marchant de long en large en fumant.
Oh ! Oh ! mais elle me fait poser... Je n'aime pas ces manières-là..
On entend alors en coulisse des bruits de voix et des rires.
LES VOIX
Il est là ?... Il doit être furieux !...
Par ici, mesdames... Cabinet 6...
Victor, dos au public, tient la porte ouverte et tourne la tête pour parler au général.

VICTOR
Ce sont justement les personnes qu'attend Son Excellence !

LE GÉNÉRAL, jetant son cigare dans le cendrier sur la table.
Ah ! enfin ! Ce n'est pas malheureux !...

SCÈNE lll

Léa entre la première et vient au général. Elle est en fourrures avec un manchon. Toilette très décolletée en dessous.

LÉA
Bonsoir.

LE GÉNÉRAL, lui baisant longuement et amoureusement la main.
Bonsoir...
Alice entre aussitôt, puis le comte.
C'est vous, les enfants ?... Qu'est-ce que vous faites donc ?...

LE COMTE, gaiement.
Tu es déjà là, Popaul ?

ALICE, allant au général pendant que Léa remonte près de la cheminée et y pose son manchon.
Il y a longtemps ? On vous a fait attendre ?...

LE GÉNÉRAL, lui baisant aussi la main.
Un peu... mais j'ai pris des forces...

ALICE, remontant un peu.
Vous avez bien fait...

LE COMTE, qui vient serrer la main au général.
Nous avons été voir le nouveau dompteur...

ALICE
A Médrano...

LÉA
Il est épatant !...

VICTOR
Madame se débarrasse ?
Le garçon vient derrière Léa, lui ôte son manteau et le pose sur la chaise.

LE GÉNÉRAL, regardant Léa.
Quelle toilette !

ALICE
Elle vous coûtera cinquante Louis, mon cher.

LE COMTE, riant.
Oui, tu as de la chance ! Alice t'a conduite chez sa couturière.

LE GÉNÉRAL
Il n'y a pas huit jours qu'elles se connaissent et elles ne peuvent plus se quitter.

LE COMTE
En attendant qu'elles ne puissent plus se voir !...
Alice fait passer Léa devant elle et lui entoure la taille.

ALICE, à Léa.
Ne les écoutez pas... ils disent des bêtises... Vous êtes très gentille... Vous débutez... Vous n'avez pas encore l'expérience. Je vous apprendrai.

LE COMTE
Ah ! oui, pour sûr, elle vous en apprendra des choses !
Il embrasse Alice dans le cou. Léa vient au général, qui s'est assis dans le fauteuil et lui a pris les mains en la regardant amoureusement.

ALICE, au comte, à mi-voix.
N'ayez pas peur... elle a des dispositions.

VICTOR, s'approchant d'Alice et du comte.
Et madame ne se débarrasse pas ?... Monsieur le Comte ?

LE COMTE
Non, non, nous ne restons pas.
Le général se lève. Léa se dirige vers le coin de la table.

LE GÉNÉRAL
Vous ne restez pas ?

ALICE
Nous soupons avec des amis... dans le cabinet à côté.

LÉA, avec un imperceptible tressaillement.
Comment, là... à côté ?

LE COMTE
Au 4...

ALICE, gaiement.
Soyez tranquilles. Les murs sont épais... on ne vous entendra pas...

LE GÉNÉRAL, avec un gros rire.
Oh ! ça ne me gêne pas...

LE COMTE, prenant le bras d'Alice et voulant l'emmener.
Alors, on vous laisse !... Amusez-vous bien...

ALICE, quittant la main du comte et se tournant vers le général.
Tâchez d'être encore transportable dans deux heures...

LE COMTE
Ah ! oui, pas d'histoire comme l'autre soir...

ALICE
J'en étais malade.

LE GÉNÉRAL
Je vous ai fait peur ?

ALICE
Dame, quand on ne vous connaît pas !...

LE COMTE
Tu voulais étrangler ce pauvre Victor...
Victor, à ces mots, s'incline en souriant.

ALICE
Vous le traitiez d'assassin...

LE GÉNÉRAL riant.
Oui... il parait…

LE COMTE
Tu ne pouvais plus te tenir debout, on a été obligé de te porter dans ton auto...

LE GÉNÉRAL
Ce soir, je serai raisonnable... Léa me surveillera... N’est-ce pas, Léa ?...

LÉA
Je veux bien... Vous m'obéirez ?...

LE GÉNÉRAL, riant.
Comme si tu étais le tsar !

LE COMTE, se dirigeant vers la porte.
Alors, à demain...
Alice, avant de sortir, va à Léa et lui tapote gentiment la joue, puis elle se retire, suivie du comte et du garçon.

LE GÉNÉRAL, criant au comte.
A demain... Viens me prendre, nous dînerons ensemble.

LE COMTE, en coulisse.
Entendu...
Le général ferme la porte. Léa vient à la cheminée et retire lentement ses gants, qui devront être très montants, et elle les pose sur la cheminée, à côté du manchon. Le général s'approche de la table et regarde la carte. Victor est resté près de la porte.

SCÈNE IV

LE GÉNÉRAL, à Léa, après avoir regardé la carte.
De quoi as-tu envie ce soir ?

LÉA
Commandez ce que vous voudrez, je n'ai pas très faim.

LE GÉNÉRAL, s'approchant de Léa.
« Ce que vous voudrez ! »...  Tu peux me dire « tu » va !

LÉA, gentille.
Si tu veux, mon ami.

LE GÉNÉRAL, l'embrassant longuement dans le cou.
A la bonne heure !... Moi non plus, je n'ai pas très faim.
Eh bien ! arrange ça, Victor... tu as l'habitude... ce que tu voudras... mais n'oublie pas les liqueurs !...

VICTOR
Non, monseigneur !...

LE GÉNÉRAL, venant s'asseoir sur le divan près de la cheminée et reposant le Champagne sur la table.
Au moins, ce n'est pas ta saleté de Champagne de la dernière fois...

VICTOR
Non, monseigneur... j'ai bien recommandé...

LE GÉNÉRAL, lui coupant brutalement la parole.
Allons, sers... dépêche-toi...

VICTOR
Tout de suite, monseigneur !
Il sort

SCÈNE V

LE GÉNÉRAL, sortant son porte-cigarettes et prenant une cigarette.
Léa...

LÉA, qui est devant la glace, en train de s'arranger.
Mon chéri ?

LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce que tu fais donc ?

LÉA
Je m'arrange... Je mets un peu de rouge...
Voyant le porte-cigarettes que le général tient toujours à la main.
Tiens, donne-moi une cigarette...
Le général ouvre l'étui, Léa prend une cigarette, va chercher une allumette dans le porte-allumettes sur la cheminée et l’allume.
On est bien, ici...

LE GÉNÉRAL
On ne sera pas mal... Tâte le divan...

LÉA, fumant.
Tu ne penses qu'à ça !...
Elle passe devant la table.

LE GÉNÉRAL
Tu es très en beauté, ce soir...
Il se lève, passe au-dessus de la table et se rassied sur le divan, au fond.

LÉA
Jamais trop pour toi...
Elle s'approche du général.

LE GÉNÉRAL, la regardant dans les yeux.
Et tu vas te décider à être gentille ?

LÉA, souriante.
Mais je suis toujours gentille...

LE GÉNÉRAL, lui prenant les mains.
Tu comprends ce que je veux dire...
Il la fait asseoir sur ses genoux.
Tu feras ce que je voudrai... tu seras obéissante ?...

LÉA
Un agneau...
On frappe.
En entendant frapper, Léa s'est levée et est venue regarder par la fenêtre.
Entrent Victor et le garçon, ce dernier portant un plateau sur lequel se trouve le souper qu'il dispose sur la table, puis il sort.
Victor débouche le champagne et le verse dans les verres, pendant les répliques suivantes.

LÉA, dans l'embrasure de la fenêtre.
Oh ! viens voir la fête, sur la place...

LE GÉNÉRAL, qui se lève et vient près d'elle.
Ça n'est pas encore éteint, à cette heure-ci ?
Léa ouvre la fenêtre. On entend les bruits de la fête.

LÉA
Il y en a du monde, à Montmartre, cette nuit !...

LE GÉNÉRAL, s'accoudant à la fenêtre et se penchant pour voir sur la place.
Ah ! ça c'est drôle !

LÉA
Qu'est-ce qu'il y a ?

LE GÉNÉRAL, lui montrant de la main.
Tu vois ces deux hommes qui stationnent en bas, sur le trottoir ?

LÉA, regardant.
Oui. Eh bien ?

LE GÉNÉRAL, gaiement.
Ce sont deux agents que le Préfet de police a eu l’obligeance de mettre à ma disposition.

LÉA, riant.
Ça c’est chic ! Au moins, on est en sûreté avec toi. On n'a rien à craindre.
Elle referme la fenêtre.
Est-ce qu'ils te suivent partout ?

LE GÉNÉRAL
Partout. Quelquefois, ils me lâchent pour aller boire un verre... même deux... On a ses faiblesses !
Alors, pendant ce temps, je les sème. Mais les gaillards ont su retrouver ma trace.
Riant.
On a tort de se plaindre de la police à Paris, elle n'est pas si mal.

LÉA
Oh ! mais c'est que toi on te soigne, mon gros !

LE GÉNÉRAL, sans quitter la fenêtre, dont il soulève les rideaux.
Oui... Ils ne se doutent pas que c'est moi qui les surveille...
Regardant plus attentivement.
Tiens ! Tiens !... C'est curieux ! On les a changés ! Ce ne sont plus les mêmes !...

LÉA, l'entraînant à table.
Ils se relaient. Ce que tu dois les faire trotter, les pauvres !... Viens donc souper !

VICTOR, qui a servi le souper et versé le Champagne dans les verres.
Son Excellence est servie.
Il  sort.

LÉA, prenant son verre.
Vite, que je boive, je meurs de soif !

LE GÉNÉRAL, levant son verre, à Léa.
Aux petites femmes de France !

LÉA
Ça, c'est galant !...
Ils boivent.
Tout de même, quand je voyais ta photo entre celle du Pape et du président de la République, je ne pensais pas qu'un jour nous trinquerions ensemble... Ah ! non !...

LE GÉNÉRAL
Tu es contente de ce qui est arrivé ?

LÉA, gentille, se penchant vers lui.
Tu ne peux pas te douter, mon ami... A propos de photo... tu sais, j'ai acheté la tienne.

LE GÉNÉRAL, riant.
Ah ! Ah !…

LÉA
Tu m'y mettras une dédicace, dis ?

LE GÉNÉRAL
Tout ce que tu voudras.

LÉA, regardant d'abord sur la desserte.
Y a-t-il de quoi écrire, ici ?

LE GÉNÉRAL, désignant la cheminée.
Oui, sur la cheminée...
Léa veut se lever, il la retient.
Tout à l'heure, ça ne presse pas.
Léa se rassied.

LE GÉNÉRAL, la caressant.
Si tu es gentille, je m'occuperai de toi.

LÉA
Tu me feras entrer au théâtre, dis ? J'aimerais tant jouer... le drame surtout...

LE GÉNÉRAL, riant.
Oui... Oui...

LÉA
Et puis, tu m'emmèneras avec toi en Russie ?

LE GÉNÉRAL
Pourquoi faire ?... Je suis toujours à Paris.

LÉA, tout en mangeant.
Tu ne vas jamais dans ton patelin, là-bas ?

LE GÉNÉRAL
Le moins possible.

LÉA
Tu t'y embêtes ?

LE GÉNÉRAL
D'abord. Et puis, j'ai toujours peur de ne pas en revenir.

LÉA
Pourquoi ?

LE GÉNÉRAL
Il y a des gens, là-bas, qui n'attendent qu'une occasion de me faire sauter.

LÉA
On te veut donc du mal ?

LE GÉNÉRAL, mangeant aussi.
Ce sont des révolutionnaires, des crapules, quoi !

LÉA
Qu'est-ce que tu leur as donc fait ! Tu n'as pas l'air si méchant...

LE GÉNÉRAL
Je ne suis pas méchant. Seulement, j'aime pas qu'on m'embête !... Pendant que j'étais gouverneur de Moscou, ils avaient formé un complot contre moi, sous prétexte que j'avais violé leurs droits.

LÉA, riant.
Tu ne devais pas violer que ça ?

LE GÉNÉRAL
Ah ! ah ! ils tiennent encore plus à leurs droits qu'à leurs filles ! Ils m'avaient condamné à mort.

LÉA, gaiement.
Eh bien ! tu ne t'en portes pas plus mal !
Elle lui verse à boire.

LE GÉNÉRAL
Comme tu vois !... A ta santé !
Il boit.

LÉA, reposant son verre sans presque avoir bu.
A ta santé !...

LE GÉNÉRAL
Mais tu ne bois pas ?

LÉA
Mais si, je bois,.. Alors, ils t'avaient condamné ?

LE GÉNÉRAL
Oui. Heureusement que leur chef s'est laissé prendre.
Seulement, voilà ! Je n'avais pas de preuves contre lui et pas moyen de le faire parler...

LÉA
Alors ?...

LE GÉNÉRAL
Alors...
Un temps.
Quand on me l’a amené, j'étais en train de fumer un excellent havane. A chaque question que je lui posais, je posais également mon cigare sur sa main et sur sa figure  pendant qu’on le maintenait solidement. Et j'attendais tranquillement sa réponse.

LÉA
Et il répondait...

LE GÉNÉRAL, riant.
Il gueulait !... Il a nommé tous ses complices. On allait les cueillir à mesure. Mais il y en avait tellement que j'ai été obligé de rallumer un second cigare.

LÉA
C'est épatant comme tu as des idées ! Je ne sais pas où tu vas les chercher, mais c'est toujours rigolo !

LE GÉNÉRAL
N'est-ce pas ?
On frappe. Entrent Victor et le garçon. Un temps…
Victor change la bouteille de Champagne, donne les cigares, les cigarettes, pendant que le garçon dessert, puis ils sortent rapidement.
Une fois qu'ils sont sortis.
Ah ! si chacun avait montré de l'énergie comme moi, si mes conseils avaient été suivis, il y a longtemps que ces dogues seraient muselés ! Mais je n'ai pas été soutenu,, on m'a blâmé, disgracié !

LÉA
Parce que tu avais montré de la poigne ?

LE GÉNÉRAL
Oui. Ah ! si j'avais été le maître, c'est à coups de canon que j'aurais balayé cette canaille !...

LÉA
Tu n'y vas pas de main morte !

LE GÉNÉRAL
Avoue que je te fais un peu peur, ma petite Léa ?

LÉA, le regardant avec admiration.
Non, au contraire... C'est épatant, je ne peux pas l’expliquer, mais je suis heureuse d'être avec un type comme toi !...

LE GÉNÉRAL, se rapprochant d'elle.
Vrai ?

LÉA
C'est insensé ce que j'ai eu tout de suite le béguin.

LE GÉNÉRAL
Alors, si ça m'arrivait d'être assassiné, ça te ferait la peine ?

LÉA
Oh ! écoute, mon gros, parle plus de ça, c'est pas vrai !
Bois donc !
Elle lui verse du Champagne.
Ça te changera les idées.

LE GÉNÉRAL
Tu crois que c'est de la blague ? J'y pense souvent.
Je me souviens de la menace d'un certain Ivan Michelwitz.

LÉA, se servant des fruits.
Encore un qui a voulu t'assassiner ?

LE GÉNÉRAL
Ça a fait assez de bruit dans les journaux.

LÉA, avec indifférence.
Ah ! je ne sais pas.

LE GÉNÉRAL
On l'a envoyé en Sibérie. Mais il est mort sous le knout avant d'y arriver.

LÉA
Tu l'avais spécialement recommandé ?

LE GÉNÉRAL, ricanant.
Bien entendu !

LÉA
Et tu y penses encore ?

LE GÉNÉRAL
Souvent. Au moment de partir avec le convoi de forçats, il s'est retourné vers moi, en me menaçant du poing et m'a crié : Béréguisse...

LÉA
Qu'est-ce que ça veut dire ?

LE GÉNÉRAL
Ça veut dire... Vous n’avez pas l'équivalent en français. C'est plus fort que : « Prends
garde ! »... Quelque chose comme : « Le malheur est sur toi !… »

LÉA
C'est des blagues ! Faut pas y penser ! Bois un coup, ça vaudra mieux.
Elle lui reverse à boire.

LE GÉNÉRAL
Oui... Le vin et les femmes, c'est ça qui donne du prix à la vie!... Vois-tu, quand je sens à côté de moi une chair jeune et fraîche comme la tienne...
Il la renverse sur le canapé et l'embrasse avec violence. Elle se débat, sa robe se déchire à l'épaule.

LÉA
Non... voyons !... Tu me fais mal...

LE GÉNÉRAL
Tu as une peau qui m'affole... C'est doux comme un fruit !... J'ai envie de mordre dedans.
Il la mord brutalement à l'épaule.

LÉA, se levant en poussant un cri de douleur.
Ah ! sale brute, va !...

LE GÉNÉRAL, furieux et méchant.
Qu'est-ce que tu dis ?

LÉA, baissant la tête.
C'est vrai, ça !...
Elle tombe assise sur le divan.

LE GÉNÉRAL
Ah ! en voilà des manières !
Se radoucissant.
Allons, voyons, c'est pour rire...

LÉA, essuyant son épaule ensanglantée avec son mouchoir.
Pour rire !... Tu m'as fait mal.

LE GÉNÉRAL, penché sur elle.
Tant mieux. Je t'aime davantage... toute pâle... toute frémissante... Tu es encore plus belle !

LÉA, le repoussant avec dégoût.
Non, laisse-moi... je ne veux pas.

LE GÉNÉRAL, la prenant brutalement.
Tu ne veux pas... tu ne veux pas...
Je te paie... je peux faire de toi ce que je veux... As-tu compris ?…
Et puis, ne continue pas à faire cette tête-là, ça m'agace.
Durement.
Allons, voyons ! c'est fini ?

LÉA, se soumettant, après un long temps.
Oui.

LE GÉNÉRAL
Tu vas être gentille... ne plus bouder ?

LÉA, faisant un effort.
Oui... c'est fini.

LE GÉNÉRAL, l’asseyant sur ses genoux.
Viens sur mes genoux, là.

LÉA
Comme tu as le vin méchant !

LE GÉNÉRAL, très allumé.
Moi ? Au contraire, je suis amoureux quand j’ai bu.

LÉA
Je voudrais bien te voir dans ces moments-là !

LE GÉNÉRAL
Eh bien ! regarde-moi.

LÉA
Oh ! mais plus saoul que ça.
Elle prend sur la table le verre du général qui est encore plein et le lui tend.

LE GÉNÉRAL
C'est que j'ai promis d'être raisonnable...

LÉA, le forçant à boire.
Tu ne dois de compte à personne, je pense ?

LE GÉNÉRAL
Bien sûr...
Il boit…
Oh ! la tête est solide, mais ce sont les jambes... Et toi, tu ne bois pas ? Il faut boire !

LÉA
Moi, je n'ai pas l'habitude, ça me rend malade.
Combien est-ce qu'il te faut de Champagne pour être complètement gris ?

LE GÉNÉRAL, riant.
Avec du Champagne, c'est long ! J'aime mieux les liqueurs. La fine, c'est mon fort !...

LÉA
Et ton faible, c'est le kummel.

LE GÉNÉRAL, riant.
Ah ! oui, le kummel.

LÉA
C’est vrai que l'autre jour, tu as bu d'un trait un verre, grand comme ça, de kummel ?
Elle lui montre un verre à Bordeaux.

LE GÉNÉRAL
Si c'est vrai ! Tu peux demander à Lutzi... c'est lui qui avait parié.

LÉA, haussant les épaules.
Allons donc, c'est pas possible.

LE GÉNÉRAL
Lui aussi disait ça : « Pas possible »... parié cinquante Louis !

LÉA avec admiration.
Et tu as gagné ?

LE GÉNÉRAL
J'ai gagné... Il en faisait une tête, Lutzi !... moi aussi d'ailleurs... je voyais trouble !

LÉA
C'était de la drogue... c'était pas du kummel comme celui-là.
Elle prend la bouteille qui est sur la table.

LE GÉNÉRAL, entêté.
Si, si !

LÉA
Tu veux me faire croire que tu boirais... tiens... seulement ça ?...
Elle lui verse un plein verre.

LE GÉNÉRAL
Verse encore... tu vas voir ! Verse jusqu'au bord...
Qu'est-ce que tu paries ?
Léa le regarde en souriant, puis baisse les yeux.
Bon ça va!... Tu n'as qu'une parole ?

LÉA, très câline.
Tu verras !

LE GÉNÉRAL
Alors !...
Il boit avec un grand effort. Puis reposant le verre.
J'ai gagné !

LÉA
Ça, c'est épatant !...
Elle se lève…
Tu en as un coffre !

LE GÉNÉRAL, la bouche pâteuse.
Maintenant, il va falloir me payer.

LÉA, reculant vers la cheminée.
Je veux bien, mais viens me chercher.

LE GÉNÉRAL, après avoir essayé de se lever.
Je ne peux plus bouger. Allons, viens, viens ici, ma petite Léa.

LÉA, riant.
Non, lève- toi !...

LE GÉNÉRAL, avec un commencement d'ivresse.
Je ne peux pas !... Tu sais bien quand j'ai bu... Ah ! sacrées jambes !...

LÉA
Essaye quand même, allons... fais un effort...
Elle va à lui, l'aide… Après s'être soulevé, il retombe comme une masse sur le divan.

LE GÉNÉRAL
Je ne peux pas !... Je te dis que je ne peux pas !...
Très gris.
Nom de Dieu ! Ça y est ! je suis...

LÉA
Tu es ivre !

LE GÉNÉRAL, riant d'un rire d'ivrogne.
Ah ! ah !...

LÉA, changeant brusquement de ton et d’allure.
Ne ris pas, Alexandre Alexandrowitch !

LE GÉNÉRAL, stupéfait.
Hein !

LÉA, se redressant avec un accent de haine farouche.
Béréguisse !

LE GÉNÉRAL
Quoi ? Qu'est-ce que tu dis ?

LÉA, à voix basse, penchée sur lui.
Prends garde !
Terrible.
Je suis Sonia...

LE GÉNÉRAL
Sonia ?

LÉA
Regarde-moi bien...

LE GÉNÉRAL, affalé sur le divan, essayant de comprendre.
Je... je...

LÉA, les yeux dans ses yeux.
Tu ne me reconnais pas ?... Rappelle-toi...

LE GÉNÉRAL
Oui... peut-être...

LÉA
A Moscou !... je te suppliais...

LE GÉNÉRAL
A Moscou !...

LÉA
Je suis la sœur d'Ivan... j'implorais sa grâce...

LE GÉNÉRAL, effrayé, comprenant.
Sa grâce... Alors, pourquoi es-tu là?... Qu'est-ce que tu veux ?...

LÉA
Je veux te tuer...

LE GÉNÉRAL
C'est moi qui vais te casser les reins !...
Il essaie de se lever, mais retombe sur le divan.

LÉA
Tu ne peux pas te tenir debout !...

LE GÉNÉRAL, se glissant jusqu'à l'angle du divan, vers la cheminée.
Putain !...

LÉA, debout, devant la cheminée.
Oui, putain !... Pour venger Ivan et tous ceux martyrisés par toi !

LE GÉNÉRAL, la menaçant.
Tu me le paieras, canaille !

LÉA
Tu te figurais me suivre, c'est moi qui te suivais!
Depuis huit jours j'attends l'heure...

LE GÉNÉRAL
Garce !

LÉA
Ah ! tu cherchais des caresses inconnues. Eh bien !
Je vais t'apprendre une nouvelle étreinte...
Le général prend la bouteille de Champagne par le goulot et veut la lancer, mais le seau à glace tombe, ainsi que la bouteille qui lui échappe des mains. Léa a reculé jusqu'au milieu de la scène, vers la fenêtre.

LE GÉNÉRAL
Sale garce !... Tu vas voir... Je vais te faire arrêter...
Il est affalé sur le divan, sa main se trouve près de la poire électrique, il s'en saisit et sonne violemment mais le fil se casse, la poire lui reste dans la main et le général roule à terre, au milieu de la pièce.
Léa, le voyant sonner, laisse échapper un cri de rage.

LÉA
Ah !...
Elle recule jusqu'à la desserte.

LE GÉNÉRAL
Je te ferai crever sous le knout... Je te livrerai aux cosaques pour les amuser...
Presque aussitôt après que le général a sonné, on a entendu une sonnerie en coulisse, puis des bruits de voix ; la porte s'ouvre et Victor, le comte, Alice, entrent, effarés. Victor et le comte, qui ont tout de suite aperçu le général, vont à lui ; Alice passe au-dessus de la table, entre la cheminée et la table, en le regardant, très émue. Le garçon est également entré, mais il reste sur le seuil de la porte.

SCÈNE VI

VICTOR
Qu'y a-t-il ? Monseigneur se trouve mal ?

LE COMTE
Mais qu'est-ce qui se passe ? Vous en faites un potin, mes enfants !

ALICE
Qui est-ce qui crie ? Qu'est-ce qu'il y a ? Ah ! mon Dieu !...

LE GÉNÉRAL, montrant Léa qui s'est reculée dans le fond du cabinet et ne bouge pas.
Saisissez cette gueuse... elle veut me tuer...

LE COMTE, ahuri.
Qu'est-ce que tu dis ?

ALICE
Qu'est-ce que vous racontez ?

LE GÉNÉRAL
Arrêtez-la, je vous dis... elle a voulu m'assassiner.
Tous regardent Léa.

LÉA, très tranquillement.
Je ne sais pas ce qu'il a... Il est saoul comme un âne !...

LE COMTE
Ça se voit !... A Victor. Aidez-moi !...
Ils le soulèvent. Léa prend le fauteuil et l'avance près de la table.

LÉA
Mettez-le ici !
Le comte et Victor portent le général sur le fauteuil.

LE GÉNÉRAL, menaçant Léa du poing, pendant que le comte et Victor le portent.
Quoi ?... Qu'est-ce qu'elle dit ?... Ne l’écoutez pas...
Ce n’est pas vrai !... Je vous dis que ce n'est pas vrai !... Elle ment !

LE COMTE, dès que le général est assis, à Victor.
C'est bon ! Laissez-nous !...
Victor fait un signe au garçon et tous deux sortent rapidement.

SCÈNE VII

ALICE, au comte, montrant le général.
Ça le reprend comme l'autre jour !

LE GÉNÉRAL, furieux.
Mais non... mais non...

ALICE, à Léa.
Tu l’as encore laissé boire, toi ?...
En passant entre le divan et la table, elle vient près de la cheminée.

LÉA
Pas moyen de l’arrêter...
Elle passe devant Alice et va à la cheminée, prêt de la porte.

LE GÉNÉRAL
Elle ment !...

LÉA
Il s'est jeté sur moi tout d'un coup...

LE GÉNÉRAL
Elle ment... C'est elle qui s'est jetée sur moi...

LÉA
Tenez, regardez !...
Elle montre à Alice son épaule droite meurtrie.

ALICE
Pauvre petite !...

LE GÉNÉRAL, criant.
Allez chercher les agents en bas...

LE COMTE, à côté de lui, entre la table et le fauteuil.
Tu ne voudrais pas qu'on dérange la police pour un pochard !

LE GÉNÉRAL
Je ne peux plus bouger... mais j'ai toute ma tète... Je ne suis pas saoul !

ALICE, riant.
Il est maboule !

LE GÉNÉRAL, de plus en plus furieux.
Mais non... je sais ce que je dis... ce que je fais... ce que je vois...
Les montrant du doigt.
Toi, tu es Alice. C’est toi Henri…

LE COMTE, montrant Léa.
Et voilà Léa, c'est entendu...

LE GÉNÉRAL
Non... c'est Sonia...

LE COMTE
Tu es ivre !

LE GÉNÉRAL, hurlant.
C’est Sonia !

LE COMTE
Allons, mon vieux, calme-loi...

LE GÉNÉRAL
La sœur d'Ivan...

LE COMTE
Laisse donc Ivan tranquille, puisqu'il est mort.

LÉA, faisant un pas vers le général et gentiment.
Allons, mon gros... Qu'est-ce qui te prend ?... Tu ne me reconnais plus ?

LE COMTE
Tu vois bien qu'elle ne te veut pas de mal...

LE GÉNÉRAL
Si vous n'étiez pas là... elle me tuerait... Canaille !
La menaçant du poing.
Je t'enverrai en Sibérie... crever dans les mines.

ALICE, bas, à Léa.
Eh bien, ma petite, t'as du courage de rester avec un type comme ça !...

LÉA, devant Alice, dos au public.
Sûr que je ne vole pas mon argent...

LE GÉNÉRAL, épuisé par l'effort, pouvant à peine articuler.
Je te knouterai moi-même...
Au comte.
Elle profite de ce que...

ALICE, à Léa, à part.
Lâche-le et viens avec nous...

LÉA, bas à Alice.
Tu es bonne, toi, il m'a promis cinquante Louis, je ne veux pas les perdre... il faut que je reste...

ALICE, en faisant signe au comte.
Alors, mes enfants, on vous laisse.
Elle fait quelques pas pour sortir. Pendant ce temps, Léa est allée à la porte et met la main sur la poignée.

LE COMTE
Mais oui...
Il fait mine de se diriger vers la porte.

LE GÉNÉRAL, le saisissant par le bras.
Non, non, ne me laissez pas seul avec elle. Emmenez-moi... Emmenez-moi...

LE COMTE, à Alice et Léa.
Impossible de le sortir d’ici dans cet état... Il faut le laisser se remettre...

LÉA, très douce.
Il va rester tranquille, il fera un somme.

LE GÉNÉRAL, s'accrochant désespérément au comte.
Je ne veux pas... je ne veux pas, emmenez-moi...

LE COMTE
On te ramènera chez toi quand tu seras calmé.

LE GÉNÉRAL
Chez moi... tout de suite.

LE COMTE
Mais oui, mon vieux, tout à l'heure.

LE GÉNÉRAL, suppliant.
Ne me quitte pas... Reste...

LE COMTE, se dégageant.
Tu n'as pas besoin de moi. Et puis, Léa est là.
Léa à ce moment a ouvert la porte.
Elle saura bien te soigner...

LÉA, comme les engageant à partir.
Mais bien sûr.

ALICE, au comte.
Ah ! oui, viens...
A Léa.
Bien du plaisir. Bonsoir.
Elle sort la première.

LE GÉNÉRAL, hurlant.
Ne me quitte pas, Lutzi...

LE COMTE, en sortant.
Ah ! ce qu'il est embêtant quand il est comme ça !
Il rejoint Alice dans le corridor et on entend peu à peu leur conversation se perdre dans l'éloignement.

SCÈNE Vlll

Léa, qui les a écoutés s'éloigner, ferme la porte au verrou, sans quitter des yeux le général, puis elle se met à éclater de rire en parlant très haut comme pour être entendue de l'extérieur.

LÉA, riant.
Ah ! ah ! Qu'est-ce que tu as ? Je te fais peur ? Voyons, calme-toi...
Avec gentillesse.
Je suis Léa... ta petite Léa... ta petite femme...

LE GÉNÉRAL, surpris.
Hein ?

LÉA, changeant de ton brusquement et à voix basse.
Je te tiens !...

LE GÉNÉRAL, la regardant, sans comprendre.
Qu'est-ce que tu dis ?

LÉA recommençant à rire et à parler très fort.
Je dis que c'est dégoûtant de se griser comme ça...

LE GÉNÉRAL, balbutiant.
Oui... je suis gris... mais...

LÉA, toujours riant et parlant fort.
Oh ! ce que tu es méchant ! Tu en fais des yeux, mon chéri !

LE GÉNÉRAL, ne la quittant pas des yeux.
Prends garde ! Je suis encore solide !

LÉA, prenant lentement son manchon sur la cheminée.
Oui, oui, je sais, tu es fort, très fort.
Elle sort un revolver de son manchon.
Mais je te tuerai quand même...
Elle le vise.

LE GÉNÉRAL, épouvanté.
Non ! Je ne veux pas !... Et puis, après tout, tire ! Nous y passerons tous les deux !
Léa cesse de viser et laisse lentement retomber son bras.
Moi, il y a longtemps que j’ai fait le sacrifice de ma peau... mais toi, on viendra te cueillir ici, comme dans une souricière...
Un silence…
Mais tire donc !

LÉA, après un long temps de réflexion.
Eh bien, non ! Je ne veux pas te faire de mal, si tu es raisonnable...

LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce que tu veux, alors ?

LÉA, après un nouveau temps.
De l'argent !...

LE GÉNÉRAL
De l'argent... Ah ! c'était ça !... Eh bien, soit !... Je te donne tout ce que j'ai sur moi...

LÉA, froidement.
Combien ?

LE GÉNÉRAL
Je ne sais pas... deux... trois mille.

LÉA
Ce n'est pas assez !...
Ordonnant.
Tu vas me signer un billet... en blanc...
Elle regarde sur la cheminée l'encrier et le papier.

LE GÉNÉRAL
Soit. Donne-moi ce qu'il faut...
Léa prend le buvard, l'encre et la plume, de la main gauche et les pose sur la table.
Finissons-en !... Approche la table !...
Léa lui approche la table. Le général, avant d'écrire, regarde le revolver que Léa tient toujours dans sa main droite.

LÉA, voyant son regard.
N'aie pas peur... je le pose là pendant que tu écris...
Elle pose le revolver sur la cheminée et, après un léger temps, prend négligemment ses gants, avec lesquels elle joue tout on parlant.
Mais dépêche-toi...
Elle remonte et passe entre la table et le divan.
Écris lisiblement... bien lisiblement...
Elle vient derrière le général.
N'oublie pas la date... C'est fait ?...
Elle se penche un peu sur lui, puis brusquement, elle lui passe ses gants autour du cou et l'étrangle. Le général se débat. Léa appuie son pied sur le dos du fauteuil pour avoir plus de force. Longue lutte. Pendant les premières convulsions du corps, elle crie en riant pour étouffer les râles du général.
Ne bouge pas... mais ne bouge donc pas autant mon chéri !…
Puis, quand tout est fini, que le corps ne bouge plus, elle regarde longuement la figure du général. Le voyant mort, elle enlève les gants en les tirant de la main gauche et en les faisant glisser le long du cou, et sans quitter le cadavre des yeux. Elle chiffonne ensuite le papier qu'écrivait le général, le cache dans son corsage ; elle reporte le buvard et l'encrier sur la cheminée ; remet ses gants et le revolver dans son manchon, puis en passant devant la table, vient au général; elle lui prend la tête de la main droite et passant la gauche sous son bras, elle se penche en avant jusqu'à ce que sa tête repose sur la table, pour faire croire à un évanouissement. Elle regarde alors autour d'elle pour voir si rien ne peut trahir la scène qui vient de se passer; elle court ensuite à porte, tire le verrou ; elle ouvre la porte et sort dans le corridor, en criant affolée.
Garçon ! Garçon ! ... Au secours ! Au secours !
Oh ! mon Dieu I... Venez vite !...

VICTOR, dans la coulisse.
Quoi ? Qu'y a-t-il ?

LÉA, rentrant dans le cabinet, suivie de Victor et du garçon et montrant le général.
Je ne sais pas... Il est tombé tout d'un coup, sans connaissance.

VICTOR, courant au général.
Son Excellence est évanoui... Et ses amis qui son partis ! Ah! Là ! Là !...
Au garçon.
Vite, vite, dites qu’on aille chercher un médecin et prévenez aussi les deux agents qui sont en bas...
Le garçon sort en courant. Victor relève le général et l'étend sur le fauteuil.

LÉA, allant rapidement à la fenêtre.
Je vais lui donner de l'air !

VICTOR
C'est ça, ouvrez la fenêtre...
Elle ouvre, se penche visiblement au dehors. On entend alors, de nouveau, les bruits de la fête.
Comment ça lui est-il arrivé ?... Donnez-moi donc une serviette avec de l'eau, que je le frictionne...

LÉA, lui apportant la serviette trempée dans le seau à glace.
Nous soupions... Tout à coup, il s'est écroulé en criant : « J'étouffe !... »

VICTOR, après avoir passé la serviette sur la figure du général.
Zut ! Il ne revient pas à lui... C'est embêtant pour vous... Vous saviez qui c'était ?...

LÉA
Oui, un type de la haute. Je n'ai pas de chance ! Il m'avait promis cinquante Louis...

VICTOR
Il buvait trop... Ça devait lui arriver !...
Les deux agents entrent précipitamment.

SCÈNE IX

VICTOR
Ah! c'est vous, messieurs les agents ?

PREMIER AGENT
Oui. Qu'est-ce qu'il y a ?
Apercevant le général et allant à lui.
Son Excellence...
Le deuxième agent ferme la porte.

VICTOR
Il vient d'avoir une attaque...

PREMIER AGENT, regardant Léa.
Une attaque ! Comment ça ?...

VICTOR
On est allé chercher un médecin.

PREMIER AGENT
Vous avez bien fait ! En attendant, nous allons téléphoner à la Préfecture.

LÉA, très humble.
Et moi, messieurs, qu'est-ce que je fais?... Je peux m’en aller ?

PREMIER AGENT, à Léa, soupçonneux.
Un instant ! Si vous croyez qu'on va vous laisser filler comme ça, après ce qui s'est passé ici !

LÉA, redevenant très fille de ton et d'allure et élevant la voix.
Est-ce de ma faute, dites donc ?

PREMIER AGENT, brutalement et élevant aussi la voix.
Il n'y a pas de « dites donc ! » Il faut que vous soyez interrogée à la Préfecture pour qu'on établisse votre identité...
A Victor.
Envoyez-nous chercher une voiture...

DEUXIÈME AGENT, ouvrant la porte.
Parfaitement !...
Il fait sortir Victor.
Allez, ne perdez pas de temps I...
Victor sort.

LÉA, continuant à crier.
Vous savez bien que je n'y suis pour rien ! Je n'ai rien fait !

PREMIER AGENT, criant également.
Vous n'avez rien fait ! Vous n'avez rien fait !... Nous verrons ça... En attendant, habillez-vous...
A ce moment, le deuxième agent qui a refermé la porte soigneusement, puis a écouté longuement derrière, leur fait un signe.

DEUXIÈME AGENT
Plus rien ! II est parti...

PREMIER AGENT, changeant subitement de ton et à voix basse après avoir regardé longuement le cadavre du général.
C'est fait, Sonia ?

LÉA, regardant le mort, avec un ton de haine farouche.
Cette fois, c'est fait !...

DEUXIÈME AGENT, allant vers le général, se penchant sur le cadavre en le menaçant du poing.
Enfin !
A Léa.
Comment t'y es-tu prise ?...

LÉA dit à voix très basse.
Étranglé avec mes gants... je l’ai menacé... je l’ai fait écrire, et pendant ce temps...
Elle fait le geste d'étrangler.

PREMIER AGENT
Bravo !

LÉA, passant au-dessus de la table et venant entre eux.
Et vous, comment avez-vous fait ?... Les agents ?...

DEUXIÈME AGENT
Nous les avons saoulés...

PREMIER AGENT
... pris leur place...

DEUXIÈME AGENT
On était là, tout prêts, au cas où ça aurait mal tourné...

LÉA , faisant signe au deuxième agent de lui passer son manteau.
Filons vite avant l'arrivée du médecin !
Elle met son manteau. Les deux agents l'aident.
Dépêchons-nous... Mon manchon...
Le deuxième agent le lui passe.
Attention au revolver !...
Le deuxième agent sort le revolver du manchon et le met dans sa poche.
Partons !. . .
Elle va pour sortir.

PREMIER AGENT, La retenant.
Comme ça ?... Tu es folle !...

DEUXIÈME AGENT, sortant des menottes de sa poche.
Et les menottes...

LÉA, tendant son poignet.
Ah ! oui, les menottes...

DEUXIÈME AGENT, les lui mettant.
Il faut jouer nos rôles jusqu'au bout !...

PREMIER AGENT
Ce soir, nous serons en sûreté à Genève...

DEUXIÈME AGENT
Le train est dans une heure...

DEUXIÈME AGENT, qui a prêté l'oreille au dehors, entendant du bruit.
Attention !

PREMIER AGENT, se remettant subitement à crier.
Allons, en route pour la Préfecture !

LÉA, criant aussi.
Non, je ne veux pas... je n'ai rien fait.

PREMIER AGENT, la brutalisant.
Tu vas te taire !...
A ce moment, Victor entre. Les deux agents entraînent Léa qui se débat.

DEUXIÈME AGENT
Ah ! tu veux qu'on te traîne, ma petite !...

PREMIER AGENT, la soulevant de force.
Tu veux faire la mauvaise tête !...

DEUXIÈME AGENT, la tirant par les menottes.
Attends un peu ! Tu vas voir...

LÉA, que les agents entraînent dehors.
Je ne veux pas... laissez-moi...

VICTOR, à Léa, pendant qu'on l'entraîne.
Gueulez donc pas comme ça ! Vous allez ameuter tout le monde... Oh ! ces filles !

LÉA, se débattant dans le corridor en hurlant.
Laissez-moi... Ah ! les vaches !... les vaches !...
Victor sort derrière eux, en fermant la porte. Le rideau baisse lentement pendant qu'on entend au loin les cris de Léa et que, par la fenêtre ouverte, arrivent, joyeux, les bruits de la fête de Montmartre.

Sources et ressources :
[1]
La toile reproduite ici a été peinte par Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) en 1899, probablement au restaurant Le Rat Mort.
Elle représente Lucie Jourdan et peut-être son amant le peintre Charles Conder qui aurait commandé l'œuvre.
Le Rat Mort :
Ce restaurant était situé place Pigalle dans le 9e arrondissement de Paris. Lieu de rendez-vous des politiciens, des journalistes et des artistes; de leur entourage et de curieux, il disposait de salons privés où des femmes de mœurs légères (les cocottes) dinaient avec leur amant.
A l'origine appelé "Le Grand café de Pigalle", il fut rebaptisé en 1867 "Le Rat Mort". 
Plusieurs explications sont proposées sur le Web : 
- Les clients n'appréciaient pas les mauvaises odeurs provenant de la fontaine située au centre de la place.
- Lors de la réouverture, les plâtres frais répandaient une odeur désagréable. (Mais il fallait bien essuyer les plâtres...).
- On a découvert un rat mort sous une banquette, ou dans la pompe à bière.
Le Rat Mort décrit par Auguste Lepage (1835-1908) dans Les cafés politiques et littéraires de Paris. Année de publication = 1874.
Dessins de Joseph Faverot (1862-1915) pour le Café du Rat Mort : Le Baptême, La Noce, L'Orgie et La Mort.
Le Rat Mort en images :
Café du Rat Mort (1905) - Alex Törneman (1881-1925)
La fille du Rat Mort (1905) - Maurice de Vlaminck (1876-1958)
La danseuse du Rat Mort (1906) - Maurice de Vlaminck (1876-1958)
Le Café du Rat Mort
"Sans les femmes, qu'est-ce qui nous resterait !"
Gravure de Jean-Louis Forain (1852-1931)
 
 Le Menu en détail.
Si vous ne savez plus quoi faire à manger...
Cliquez sur l'image ci-dessus !
Le Rat Mort en 1929 - (Agence Meurisse)
Transformé en cabarets successifs, Le Rat Mort était devenu Le Théâtre
qui a fermé ses portes à la fin de l'année 2010 pour devenir... une banque ?

[2]
Pierre Chaine
Voir dans ce blog l'article "Histoires de rats" et le paragraphe relatif à cet auteur.

[3]
Le Théâtre du Grand Guignol
C'était un salle de spectacle (ouverte de 1897 à 1962) située rue Chaptal dans le 9e arrondissement de Paris. On y jouait des pièces de théâtre qui présentaient des histoires gore, bizarres et macabres.



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